FESTIVAL LANGUE/CULTURE CRÉOLES

Kreol, afirm to lekzistans, selebre nou valer

"La Créolité, situation a l'Ile Maurice"

Citadelle
Port Louis depuis la Citadelle. Photo F.P.

En 1983, à Lafayette en Louisiane, le Comité Bannzil Kréyòl a choisi le dernier vendredi d'octobre pour célébrer la Journée Internationale Créole. Depuis, c'est l'occasion chaque année de célébrer la langue et la culture créoles dans tous les pays et parmi les peuples qui partagent la langue créole, c'est-à-dire environ 15 millions de personnes dans le monde. Cette célébration a pris une certaine ampleur et dure une semaine, ou même un mois comme c'est le cas à Montréal, au Québec.

A Maurice, pour la première fois, l'Église a décidé de s'associer à cette célébration internationale en organisant une série d'activités - forum, ateliers, concert. A travers ce Festival Kreol, le Comité Diocésain 1er février, qui existe depuis 1995 avec l'abbé Jean-Maurice Labour comme coordinateur, a mis sur pied un programme qui poursuit 3 objectifs:

  1. faire le point sur la situation de la culture créole dans ses diverses expressions;
  2. apporter un éclairage dans le débat sur le malaise créole dans la société mauricienne;
  3. faire connaître les études universitaires qui ont été menées ces dernières années sur la question créole.

1) Créole, créolité

Le mot "créole" désigne des langues et des peuples. Il y a des langues créoles et des peuples créoles (1). Dans l'histoire, ces deux réalités sont nées de l'esclavage dans le régime de la plantation, au temps de la colonisation. C'est ce peuple issu de l'esclavage qui a donné naissance à cette nouvelle langue en même temps qu'il prend lui-même naissance à partir de deux ou de plusieurs groupes de personnes venus avec leur culture, leur religion et leur langue propres. Des peuples et langues créoles existent dans les Caraïbes, à Haïti, aux Seychelles, à la Réunion et dans d'autres parties du monde.

En général, on appelle "créoles" les sociétés qui sont issues de ce contexte historique précis. À cause de l'histoire particulière de Maurice avec son régime de communautés, notre pays est le seul pays où le terme "créole" a pris un sens ethnique et désigne les personnes d'origine africaine ou mixte et qui sont chrétiennes.

Le mot "créole" désigne aussi la langue de la majorité des Mauriciens. La langue créole, d'abord façonnée par les esclaves dans leurs relations avec les colons français, a évolué avec l'apport des divers groupes de peuplement du pays qui s'y sont succédé et qui l'ont adoptée. Le lien historique qui existe entre la langue créole et le peuple créole ne signifie pas que celui-ci réclame l'exclusivité de cette langue. Au contraire, le peuple créole est fier que sa langue soit devenue celle de tous les Mauriciens.

A partir du mot "créole", les linguistes et les anthropologues ont forgé le concept de "créolisation". La créolisation est un processus de brassage et de mélange qui produit de nouvelles langues et cultures, qui sont les langues et les cultures créoles. Aujourd'hui, ce concept opératoire déploie toute sa pertinence dans la réflexion de certains philosophes, penseurs, humanistes, politiciens et chez beaucoup de citoyens qui voient dans le monde créole un modèle de brassage qui permet de comprendre les mutations enclenchées par la mondialisation dans le monde moderne.

Le concept de "créolité", quant à lui, met en valeur la créativité et la résistance que les esclaves ont déployées dans leur situation dramatique. La créolité désigne une réalité anthropologique, socioculturelle, économique et politique. Les nouveaux peuples issus de l'esclavage ont créé des langues, des formes diverses d'artisanat, l'agriculture et la pêche pour leur autosuffisance, des métiers tels que celui de charpentier, couturière, peintre, etc., la musique et le théâtre, une nouvelle cuisine, des valeurs morales et religieuses, etc. Dans certains contextes, dans les Caraïbes et depuis quelque temps dans les îles de l'océan Indien aussi, la "créolité" désigne également le discours qui nomme et identifie les personnes et les peuples qui se sont formés à partir de l'esclavage, c'est-à-dire que le concept de créolité est intimement lié à celui d'identité.

2) Enracinement et ouverture

Ce qui caractérise la culture et le peuple créoles, c'est une définition originale de l'identité… La plupart des peuples définissent leur culture par rapport à leurs ancêtres communs, à leur origine, à leur racine dont ils se font une représentation claire. Par contre, les peuples créoles ne peuvent se définir de cette façon-là à cause de leur histoire. Ils ne peuvent faire référence à leurs ancêtres et à leur origine de façon claire et nette. Les liens avec leurs traditions premières, leurs langues et leurs croyances ont été brisés par la violence de l'esclavage. Ces traits sont souvent considérés comme des faiblesses et des manques mais, en réalité, ces personnes issues de différents pays et cultures ont créé, dans la souffrance, un nouveau peuple avec une nouvelle identité, une nouvelle langue, une nouvelle culture. Ce nouveau peuple est le résultat du brassage de plusieurs racines, à la manière de notre pie lafous ou du manglier.

Voilà pourquoi il n'est pas possible pour le peuple créole d'affirmer son existence par référence à un pays et à une culture autres que ceux de Maurice où le peuple et la culture créoles ont pris naissance. Comme cela s'exprime si bien par l'expression courante, les Créoles peuvent vraiment dire que leur " nombril est enterré ici ". Leurs racines sont dans la terre de Maurice et pas ailleurs. C'est ce qui explique la capacité du monde créole à accueillir les personnes et les éléments qui proviennent d'autres peuples et cultures. Le peuple créole est encore ouvert aujourd'hui pour créer du nouveau.

3) Situation à Maurice

On a commencé à aborder la question du malaise créole en 1993 mais celui-ci a pris une autre dimension aujourd'hui à Maurice. Lorsque le père Cerveaux aborda la question du malaise créole, il exprimait la frustration et la peur qu'éprouvait le peuple créole mauricien à cette époque. Cette situation a peu évolué car, aujourd'hui encore, le peuple créole est toujours invisible dans les instances politiques et économiques. Il subit toujours l'inégalité dans la distribution du pouvoir. Une telle situation est le résultat direct de facteurs historiques et non, comme certains voudraient le faire croire, la faute du peuple créole.

Mais, depuis quelques années, le peuple créole est passé à l'affirmation de son existence de manière positive. Il est sorti de la phase où il se sentait victime et exprimait son malaise. Il ne prend pas position contre qui que ce soit, mais il veut assumer ce qu'il est de manière autonome, claire et avec fierté. Cette nouvelle affirmation du peuple créole a suscité des débats et des discussions. Ce qui malheureusement provoque aussi d'autres "malaises" et une gêne chez certains intellectuels, politiciens et opinion leaders. Il existe une forte tendance à vouloir à tout prix séparer radicalement la langue créole du peuple et de la culture créoles. Il est vrai que la langue créole est la langue de l'Ile Maurice, mais il est important d'admettre qu'elle est aussi intimement liée à la culture créole.

Il existe deux grandes tendances sur la question créole à Maurice:

  • Une première tendance considère que l'affirmation d'un peuple et d'une culture créoles a une dimension ethnique trop forte et que cela est susceptible de devenir dangereux pour la société mauricienne. Selon cette tendance, il serait préférable que les Créoles ne s'affirment pas en tant que tels, mais se disent Mauriciens tout court. Selon cette analyse, les Créoles n'ont pas le droit de revendiquer une identité propre. L'affirmation politico-identitaire créole n'a pas de légitimité. La question que l'on peut se poser est celle-ci: les autres groupes présents à Maurice n'affirment-ils pas leur identité sans que cela n'ait mis en danger la nation mauricienne? Cette réflexion est d'ailleurs valable pour presque tous les pays multiculturels et multireligieux. Ce qui est plus sérieux, c'est que le texte fondateur de notre pays, la Constitution enferme le peuple créole dans l'invisibilité. La Constitution n'a pas fait de place pour le peuple créole, mais l'a noyé dans un groupe vague: la population générale. N'est-il pas important que la Constitution de Maurice reflète son peuple dans sa totalité et sa diversité?
     
  • Une deuxième tendance considère la société mauricienne tout simplement comme une nation de citoyens. Ceux qui partagent cette conception ne comprennent pas pourquoi le peuple créole se démarque au lieu de se situer comme citoyens à part entière. Cette analyse fait l'impasse sur les inégalités et les injustices que les Créoles ont subies et continuent de subir à Maurice. La citoyenneté est un principe profondément valable, mais elle n'est pas un donné, elle est un processus à construire précisément sur les principes constitutionnels: égalité de droits, non-discrimination, justice. De plus, Maurice est signataire de plusieurs conventions des Nations unies qui reconnaissent le droit des peuples qui vivent dans des sociétés multiculturelles à affirmer leur différence culturelle, et imposent aux États le devoir de reconnaître ces droits et de les respecter. (2) Affirmer sa différence culturelle ne contredit en rien le sentiment d'appartenance à une nation. Lorsque les différentes composantes de la nation mauricienne auront les mêmes droits et les mêmes chances, le peuple créole sera le premier à demander d'enlever de la Constitution les références qui font encore la différence entre les Mauriciens. Dans l'état actuel des choses, ce ne serait pas raisonnable, même si dans l'idéal ce serait souhaitable. Nous affirmons que, au cœur du peuple créole mauricien qui subit bien des injustices, les Chagossiens ainsi que les Agaléens ne jouissent pas des mêmes droits et des mêmes chances que tous les citoyens de la République.

4) L'Église et question créole

Cela n'a pas été évident pour l'Église de Maurice de cheminer avec la question créole. Cela a pris du temps et beaucoup de discussions avant que la question créole n'ait droit de cité dans l'Église.

Cela a commencé avec l'intervention de Roger Cerveaux en 1993 et la réflexion des prêtres créoles dans l'Église. Mgr Maurice Piat a alors écrit une lettre pastorale sur ce thème et, par la suite, dans plusieurs de ses lettres, il a abordé la question créole dans l'Église.

Le synode, qui est un rassemblement important de tous les catholiques pour prendre des décisions importantes pour la vie de l'Église, s'est réuni de 1997 à 2000. Dans son document final, le synode fait plusieurs recommandations pour l'inculturation de l'Évangile en monde créole dans le respect des autres cultures présentes dans l'Église. Le synode a fait écho aux cris de souffrance du peuple créole (3). L'Assemblée synodale a beaucoup débattu sur la place de la langue et de la culture créoles dans l'Église. Aux articles 52-55, le synode préconise que l'Église accorde une attention spéciale au monde créole et qu'elle promeuve l'utilisation de la langue créole dans la liturgie. Six ans après, on peut poser la question à l'Église: pourquoi une liturgie en créole n'a-t-elle pas encore trouvé sa place dans ses célébrations?

Depuis 1995/1996, certaines associations créoles sollicitaient l'Église afin de marquer le 1er février par des célébrations religieuses. Mgr Piat demanda alors à un Comité Diocésain de se charger de cela. Il y eut plusieurs célébrations dans divers lieux. Au cours de l'année 2005/2006, le Comité Diocésain 1er février a continué à réfléchir et l'idée a germé de rassembler toutes les forces vives du diocèse pour célébrer avec tout le peuple mauricien le Festival International Créole à Maurice. C'est ce comité qui pilote ce Festival avec l'aide de plusieurs collaborateurs. L'Église veut apporter sa contribution à la célébration de la Journée internationale créole par les activités qu'elle met en place dans le cadre du Festival Kreol…

La traduction de la Bible en créole est en cours avec l'expertise de la Société Biblique. Des textes et des cantiques en créole trouvent leur place lentement dans la liturgie, les chants spirituels du père Grégoire sont très appréciés du peuple créole et des chrétiens en général.

Enfin il existe de plus en plus d'études académiques sur les liens entre la culture créole et la foi chrétienne, ou sur la contribution de la culture créole à la réalité interculturelle de Maurice. Des mémoires, thèses et des livres ont été rédigés sur ces questions.(4) Pour prolonger les recommandations du synode, nous demandons à l'Église de mettre sur pied un Centre de recherche culturelle qui aidera les chrétiens à réfléchir ensemble sur ces thèmes.

5) Vers l'avenir

A l'image d'autres peuples qui ont connu des situations similaires, le peuple créole a pu résister et survivre malgré letan margoz qu'il a connu au cours de son histoire. Sa force de résistance et d'adaptation lui a permis de développer des stratégies pour combattre les difficultés. Ce peuple n'a pas disparu dans les vicissitudes de l'histoire, il est toujours vivant. Il pourra sortir de l'invisibilité s'il s'appuie sur cette force intérieure. C'est précisément dans sa culture et son héritage multiple qu'il peut puiser la force de jouer son rôle et de prendre sa place dans la nation mauricienne. Sa culture ne se résume pas au folklore et à l'amusement, comme on voudrait le faire croire. Il est important pour le peuple créole de retrouver les valeurs profondes de sa culture, pour qu'il puisse dépasser le regard négatif qu'il porte bien souvent sur sa propre culture et qu'il retrouve l'amour de lui-même.

Dans sa culture se trouvent toutes les richesses, les capacités, les talents, l'intelligence et la sagesse qui peuvent lui servir de levier pour son avenir et l'avenir de Maurice. Il a le désir de prendre sa part et toute sa part à la construction de la nation mauricienne. C'est dans cette perspective qu'il est nécessaire de continuer à promouvoir l'histoire, la langue et toutes les autres facettes de la réalité créole qui font partie intégrante de Maurice.

Pour revenir à ce que nous évoquions au début, depuis 1983, beaucoup de pays célèbrent la créolité. Il est important pour le peuple créole de Maurice et pour tout le peuple mauricien de s'inscrire dans cette mouvance internationale. Le Festival Kreol qui se tiendra au mois de novembre 2006 est l'opportunité pour les Créoles de partager avec tous les Mauriciens leurs questions, leurs préoccupations et leurs rêves. C'est aussi une formidable occasion pour favoriser une grande vague de créativité autour de la langue créole qui réunit tous les Mauriciens.

Comité Diocésain 1er février

  1. Nous utilisons le terme "peuple créole", dans le même sens que les Nations unies lorsqu'elles désignent les peuples indigènes aux États-Unis ou le peuple aborigène en Australie, ou d'autres peuples minoritaires sur certains territoires comme le peuple kurde. Le peuple créole fait partie du peuple mauricien. Nous utilisons ce terme pour souligner le fait que le peuple créole est une création originale de l'histoire de notre pays. C'est cet aspect que nous développons dans cet article.
     
  2. Déclaration sur les droits des personnes appartenant aux minorités nationales, ethniques, religieuses et linguistiques adoptée par l'Assemblée Générale des Nations Unies le 18 décembre 1992: résolution 47/135.
     
  3. Prendre un nouveau départ, ch1, no 2.
     
  4. Consulter les références bibliographiques à la fin de ce texte.

Références bibliographiques :

  1. Nagapen Mgr A., Le Catholicisme des Esclaves à l'Ile Maurice, dans U. Bissoondoyal, S.B.C. Servansing (éd.), Slavery in the South West Indian Ocean, Moka, Mahatma Gandhi Institute, 1989, p. 138-157; Les esclaves marrons mauriciens étaient des guérilleros aux mains nues, Week-End, 6 juin 1999; Le Marronnage à l'Isle de France-Île Maurice. Rêve ou Riposte de l'Esclave?, Port-Louis, Centre Nelson Mandela pour la Culture Africaine, 1999.
     
  2. Palmyre D., L'Ile Maurice: Construction et stratégies identitaires chez les Créoles, dans Textes - Etudes et Documents, 9, Matoury, Ibis Rouge/Presses Universitaires Créoles - GEREC/F, 2001, p. 33-45; L'identité créole à l'Ile Maurice: une identité fermée ou ouverte? Réflexions sur le recours à l'ancestralité, dans Revi Kiltir Kreol, 2, Réduit, UOM Press, 2003, p. 1-6; Culture créole et foi chrétienne à l'Ile Maurice. Lecture anthropo-théologique, Thèse de doctorat (en cours de publication), Université catholique de Louvain-la-Neuve, 2004.
     
  3. Romaine A., Catéchiser l'enfant créole à l'école. Agir sur son univers religieux par une nouvelle approche pédagogique, Bruxelles, Institut International de Catéchèse et de Pastorale, Lumen Vitae, 1999; Religion populaire et pastorale créole à l'île Maurice, Paris, Karthala, 2003; 1er février, devoir de mémoire, devoir de réparation. La traite négrière et l'esclavage à l'île Maurice, dans Revue Lumen Vitae, 58/2, 2003, p. 207-217.
     
  4. Veder J-C., Dire Dieu jusqu'à le célébrer ensemble. Jalons pour une inculturation interculturelle dans la société de l'Ile Maurice, Edition Marye Pike, Port-Louis, 2004.
     
  5. Victoire S., Faire Eglise autrement à l'Ile Maurice. Une relecture théologique du débat récent sur le "fait créole", Mémoire de théologie, Paris, Centre Sèvres, 1997.
     
  6. Zimmermann R. (coord.), Mo pa kroir dan sa bann zafer la, me Lemal ekzis, Étude des comportements religieux en monde populaire créole, Rapport final, Diocèse de Port-Louis, 1995.