L'Organisation Internationale des Peuples Créoles - The International Organisation of Creole People
   Home      Objectives    Charter   Membres  Interviews    News    Gallery    Archives    Contes

Agaléga
Amériques
Australia
Canada
Diasporas
Dominica
Europe
France
Guadeloupe
Guyana
Haïti
Marie-Galante
Martinique
Maurice
Océan Indien
Rép. dominicaine
Reunion
Rodrigues
Seychelles
Ste Lucia
Venezuela
USA

CRÉOLITÉ
Une force en mouvement


L'Express, 17 novembre 2007

Père Grégoire
Les peuples créoles du monde ont le devoir de s’ouvrir à cette identité multiple qui est profondément nôtre et qui nous réunit. Cela au-delà des frontières géographiques, des limites politiques, sociales ou culturelles quand elles existent…

Chaque année, depuis 1983, le 28 octobre est l’occasion de célébrer la langue et la culture créoles dans le monde entier, à travers les pays et communautés ayant le créole en partage. Soit plus de 20 millions de personnes sur quatre continents.

Si aux Seychelles ou à la Réunion, cette célébration est devenue un événement marquant et amplement marqué, ici à Maurice, il aura fallu attendre cette année, avec la commémoration de la Fédération des créoles mauriciens (NdlR : dimanche 28 octobre) pour assister à une manifestation d’une envergure exceptionnelle. Cela en faveur d’une ébauche dans la construction de la créolité mauricienne.

Maurice s’est ralliée à ce mouvement mondial dès 1986 mais la “créolité” reste en gestation sur fond de polémique et “mauricianisme larvé”. Pourtant elle n’est pas un cas unique: toutes les nations créoles du monde ont eu à définir et expérimenter “leur créolité” dans le questionnement et même la douleur pour les questions fondamentales, et dites “sensibles”, liées au politique, notamment. La “créolité” se vit dans un élan et une vitalité toujours renouvelés quand il s’agit de l’art, de la culture, et du sport “créoles”. Si ces aspects de la culture créole sont mis en avant, se cantonner à eux seuls serait restrictif et ne permettrait aucune avancée dans le débat.

Les sociologues mauriciens sont unanimes à ce sujet: “La fierté d’être créole sort lentement de sa chape de silence après 40 ans ‘d’imbroglio ethno-politique’… Pour la première fois l’année dernière, un ministère, sous l’avis et la pression d’intellectuels créoles, a lancé l’invitation officielle d’ouverture du festival international créole en langue créole. Initiative qui est revenue à un ministre… créole ! La communauté créole internationale s’en réjouit”, et nous aussi...“Mais cette fierté retrouvée chez celui qui se revendique ethniquement créole n’est pas forcément propice à la promotion de la langue créole”, poursuivent-ils. Car “le créole est associé à l’origine africaine, à une langue inférieure. Aussi, celui qui gravit les échelons de la société a tendance à le laisser derrière.” “Ironiquement, mais heureusement, font remarquer Ananda Devi et Natacha Appanh, cet héritage encombrant dans le contexte mauricien devient référence identitaire lorsque le Mauricien se retrouve en diaspora… Il découvre soudain que ce créole est sien à part entière.”

Le créole comme “élément unificateur social” en diaspora reste pourtant vulnérable si au pays natal, cette fierté créole ne s’affirme pas (voir encadré). Quand on parle d’unité, le débat se rapproche davantage des liens ethniques que linguistiques. Par exemple, malgré les similitudes linguistiques, le créole des Antilles échappe en grande partie aux créoles de l’océan Indien. Mais il partage une histoire commune d’africanité en pays colonial et insulaire. Le romancier-ethnologue Khal Torabully est catégorique à ce propos: “L’identité créole est internationale. Elle est une façon nouvelle de se concevoir en tant que créole. Autrement dit, en tant que créole, je peux me projeter Haïtien, Guadeloupéen, Mauricien, Seychellois, Dominicains, Réunionnais, etc.” “Ainsi, les peuples créoles du monde ont le devoir de s’ouvrir à cette identité multiple qui est profondément nôtre et qui nous réunit, au-delà des frontières géographiques, des limites politiques, sociales ou culturelles quand elles existent”, conclut-il.

Cette “définition” amène à s’interroger sur les différents aspects de l’identité créole. Les pères de la créolité, Aimé Césaire, Jean Barnabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant , co-auteurs du manifeste sur L’Eloge de la créolité dans les années 80 prônaient “l’identification” puis “l’uniformisation” de la culture créole. Aujourd’hui, la notion a beaucoup évolué : on considère essentiellement la mise en relation personnelle avec les autres cultures créoles, qui offre des repères précis de cette communauté.

Interrogés à leur tour sur la question, les “Enfants du pays” Dev Virahsawny, Ananda Devi, Natacha Appanah et Barlen Pyamootoo répondent d’une même voix.“Hier, on ‘pansait’ l’éclatement, l’explosion, le déchirement, l’arrachement des ces différentes cultures, identités et communautés engendrés par l’esclavage, la traite et le commerce du ‘bois d’ébène’. Aujourd’hui, on assiste à l’effet inverse: composantes. Et on transcende cette relation pour aller vers la ‘créolisation’ des peuples tout en respectant et valorisant les ‘exceptions culturelles’”. Ainsi, la créolité interpelle chaque individu créole, l’amène à se rappeler ses origines mais l’intime aussi de se projeter dans une démarche de construction identitaire.

Natacha Appanah confie son analyse et son sentiment sur la question: “Nous (Maurice) sommes le peuple de la rencontre, du métissage de l’aller-venir vers l’un et l’autre et cette identité créole en est, selon moi, le symbole le plus fort. Nous sommes un peuple jeune, en formation, et nous ne pouvons nous permettre de négliger aucun aspect de notre identité, à plus forte raison si elle nous lie à l’universel du monde, à un monde qui se globalise.”

Les choses ne sont pas homogènes. Certaines communautés sont plus engagées que d’autres dans la dynamique de la créolisation. Les Seychellois (souvent cités en exemple pour l’océan Indien) sont très avancés en matière de diversité créole, alors que les Guadeloupéens ou les Mauriciens font figure de “mauvais élèves”.Certaines élites estiment avoir encore beaucoup à faire au niveau régional, avant de s’inscrire dans des rapports élargis au sein de la communauté créole. C’est un choix que nous devons respecter.

L’identité créole, une donnée hétérogène

Il y a, évidemment, des difficultés d’ordre technique à prendre en considération. Certaines “créolités” sont plus accessibles, plus ouvertes au monde que d’autres. Haïti, par exemple, avec sept millions de créolophones à elle seule, ne se situe pourtant pas en tête de l’engagement vers la créolisation, à cause des problèmes politiques et économiques qu’on lui connaît... Il faut aussi considérer le rayonnement de certains théoriciens ou techniciens de la culture créole qui rejaillit sur leurs communautés propres ou éclatées. Raphaël Confiant, par exemple, en littérature, rayonne sur tout le monde créole, offrant par la-même à la culture créole de la Martinique et plus généralement de la région Caraïbe une zone d’influence indéniable. Sur un plan purement politique, certaines régions créoles ont réussi ce que d’autres n’ont pas réussi. L’émancipation par rapport à la métropole par exemple. Il y a des régions créoles indépendantes, d’autres pas.

Ce qui modifie conséquemment le rapport à la culture créole. Chez certains, la culture créole, la créolité a acquis une prédominance qui lui permet de rayonner plus largement, parfois sur toute une zone géographique. Aux Seychelles, par exemple, en inscrivant le créole comme langue nationale, le gouvernement post-indépendantiste lui a offert une ouverture non négligeable. Il faut également considérer l’impact des diasporas, malgré leur hétérogénéité : les Haïtiens au Canada ou aux Etats-Unis, les Mauriciens, Réunionnais et Seychellois en Australie, les Martiniquais,Guadeloupéens, Réunionnais, Mauriciens en France, etc.

L’identité créole n’est pas une donnée homogène aujourd’hui, au sein des différentes communautés créoles du monde. Pourtant, au niveau d’une élite la réflexion est au centre des préoccupations. Mais l’optimisme est de rigueur. L’idée fait son chemin et conquiert de l’espace au fil du temps. C’est l’essentiel, la créolité (ou la créolisation) est une force en mouvement.

R.S.

boule   boule   boule

QUESTIONS À
Raj Pillay-Chavady,avocat d’origine mauricienne au Barreau de Versailles

Comment vivez-vous l’identité créole au quotidien?

La langue créole représente certainement l’un des traits spécifiques les plus emblématiques de la créolité. Elle est pratiquée par environ 20 millions de personnes réparties dans l’océan Indien, le bassin Caribéen et les nombreuses diasporas). Il existe une unité de la langue. Ainsi, lorsque nous, les Mauriciens, nous nous exprimons en créole, nous pouvons être compris par des Haïtiens, des Martiniquais, par des Guadeloupéens... Il me semble que c’est là que la créolité trouve son sens : à la fois unité et diversité, paradoxalement liée à la différence.


C’est là une vision restrictive… Si la langue créole constitue le “socle” de l’identité créole, cette identité ne se limite pas à un champ linguistique, n’est-ce pas?

Au-delà de la langue, il faut considérer la culture créole dans son ensemble: la musique, la cuisine, les danses, plus loin encore l’éthique, les mœurs, etc. Ainsi par exemple, le quadrille dansé à la Martinique se retrouve à l’île Maurice. La mythologie (les diablesses, les manmans dlo, ‘le cheval trois pattes’, etc.) se retrouve dans quasiment toutes les cultures créoles.Les contes, les proverbes, les titims, tout cet univers, lieu fondamental de l’identité créole, se retrouve aussi bien dans les Caraïbes que dans l’océan Indien… Au quotidien, il s’agit d’accepter la confrontation avec les autres cultures créoles.

On peut privilégier la rencontre qui ne tourne pas forcément à la confrontation avec l’autre. L’acceptation : c’est le premier pas à consentir pour une évolution souhaitable de la créolité.


Existe-t-il selon vous une volonté affirmée de former une véritable communauté créole à Maurice?


Le rapprochement des cultures créoles se fera inéluctablement. C’est de l’ordre de l’enjeu historique, destin des peuples créoles. Cela s’est vérifié au sein de tous les peuples créoles, au Brésil, en Haïti, dans les îles caribéennes, aux Seychelles notamment. Maurice y viendra à son tour…

Aujourd’hui, il est difficile d’organiser une rencontre créole sans mettre en relation les différentes identités créoles du monde. Que cela se passe à Montréal, Sydney, ou à Paris, etc., la musique, la danse, la cuisine, la littérature illustrent leurs différentes communautés. Avec les moyens modernes de communication et de transport qui facilitent les échanges, les rencontres, les approches multi- et inter-culturelles, la créolité va même au-delà.

Oui, cette volonté de la rencontre est de plus en plus affirmée à Maurice, et la communauté créole est en train de devenir une réalité. L’émergence de mouvements fédérateurs tels que la Fédération des créoles mauriciens en est une expression forte et encourageante pour le futur du pays. Toutes les communautés créoles ont, les unes après les autres, au cours de ces trente dernières années, fait progresser leur créolité. Le temps de l’enfermement, de la recherche sur soi est révolu. Sur tous les points du globe : dans la Caraïbe (Music Kréyol Festival de la Dominique, Festival Créole de Marie-Galante, etc) aussi bien que dans l’océan Indien (Festival Kreol de Maurice) ou au sein de la diaspora (Montréal, Sydney, Londres, etc), la communauté créole se rencontre de plus en plus.

boule   boule   boule

TÉMOIGNAGE

Marie-Noëlle Toussaint,
Mauricienne de 24 ans, étudiante en Sciences Politiques en Australie

“Ici, la diaspora créole organise des réunions auxquelles je me fais un plaisir de participer afin de retrouver les natifs de l’île, de sortir de mon isolement relatif et, de faire connaissance avec les autres créoles (...) On est tous fiers de partager avec tous les créoles la douleur et la fierté d’être et de parler le créole !”

“Les débats nous permettent d’échanger nos idées, de dialoguer et d’avancer… Il n’y a plus de ‘Chinois’, ‘Lascars’, ‘Indiens’, ‘Population générale’, ‘Hindous’, ‘Bouddhistes’, ‘Chrétiens’. Plus que des créoles mauriciens autour de la table fiers de partager leur créolité avec les autres créoles du monde, de pouvoir enfin exprimer ouvertement notre identité vécue comme bafouée, cachée, volée par les législateurs qui l’ont reléguée à la catégorie de population générale… Ce déni d’identité nous blesse dans la chair et dans l’âme.”

“A Maurice, on nous cache beaucoup de choses”, lâche Marie-Nöelle. “Comment peut-on attendre des créoles qu’ils soient unifiés si le jeune Mauricien ne connaît même pas son histoire ?”

Ceux qui ont rédigé notre constitution n’étaient-ils pas davantage soucieux de ne pas heurter les susceptibilités d’une bourgeoisie complexe que de préserver la dignité d’une classe populaire à l’époque docile? La population créole a été noyée dans la population générale. Ce n’est que lorsque j’ai pris connaissance de la lutte et du parcours de mes ancêtres que je suis devenue fière d’être créole. Ceux qui ravivent la haine communale et attisent constamment le mot ‘banne communauté ou nou communauté sa’ devraient être dénoncés…

“Le ‘communalisme’…Le peuple mauricien ne s’est-t-il pas déjà approprié ce ‘cancer de société’. En Sciences politiques on m’a enseigné que c’était cela ‘diviser pour mieux régner’. Sous un masque d’indifférence, en réalité la jeunesse mauricienne aspire à vivre en harmonie,à grandir dans l’unité et à s’épanouir comme un peuple civilisé... Dès qu’on parle de ‘communauté’, nous associons cette expression à la religion. .. alors que politique et religion ne font pas bon ménage (...) Dans une Maurice moderne, n’est-ce pas aberrant d’entendre encore les expressions , ‘mo communauté ça, mo banne ça’ ou ‘ministre fine travaye pou sa communauté là’, ou encore ‘si mo éli mo pou faire coltare simé pour ca communauté qui vote moi lakoz mo même qualité ki zot’ ?”

“Pourquoi lutter pour accéder à l’indépendance et former un peuple, une nation (ce que d’autres peuples n’ont pas réussi), manifester cette ferveur quand nos compatriotes sportifs remportent des victoires à l’international si nous redevenons ‘malbar’, ‘chinois’, ‘créole’, ‘lascar’alors que’aux yeux de tous nous sommes tout simplement la communauté mauricienne… !”